Lors d'une lecture superficielle, il est possible de croire que Yéshou'a aurait transgressé le Shabbat. Cependant, il n'en est rien. Tout d'abord, notons que lors de son procès devant le Sanhédrîne, aucune accusation valable ne put être retenue contre lui, entraînant sa condamnation à mort. Or, une transgression véritable du Shabbat devant témoins, à cette époque, aurait certainement été relevée. Rétroactivement, cela signifie donc que Yéshou'a n'a jamais violé une seule fois ce jour kadosh, saint. Étudions donc un de ces passages en détail.

Matityahou 12:1-8

En ce temps-là, Yéshou'a traversa des champs de blé un jour de Shabbat. Ses talmidîm furent affamés et se mirent à arracher des épis et à manger. Les p'roushim, voyant cela, lui dirent : Voici, tes talmidîm font ce qu'il n'est pas permis de faire pendant le Shabbat. Mais Yéshou'a leur répondit : N'avez-vous pas lu ce que fit David, lorsqu'il fut affamé, lui et ceux qui étaient avec lui ; comment il entra dans la Maison d'HaShem, et mangea les pains des faces, qu'il ne lui était pas permis de manger, non plus qu'à ceux qui étaient avec lui, et qui étaient réservés aux cohanim seuls ? Ou, n'avez-vous pas lu dans la Torah que, les jours de Shabbat, les cohanim violent le Shabbat dans le Temple, sans se rendre coupables ? Or, je vous le dis, il y a ici quelque chose de plus grand que le Temple. Si vous saviez ce que signifie : Je prends plaisir à la miséricorde, et non aux sacrifices, vous n'auriez pas condamné des innocents. Car le Ben Adâm est l'Adôn du Shabbat.

Marcos 2:23-28

 

Il arriva, un jour de Sabbat, que Yéshou'a traversa des champs de blé. Ses talmidîm, chemin faisant, se mirent à arracher des épis. Les p'roushim lui dirent: Voici, pourquoi font-ils ce qui n'est pas permis pendant le Shabbat ? Yéshou'a leur répondit : N'avez-vous jamais lu ce que fit David, lorsqu'il fut dans la nécessité et qu'il fut affamé, lui et ceux qui étaient avec lui ; comment il entra dans la Maison d'HaShem, du temps du Cohen Gadol Aviatar, et mangea les pains des faces, qu'il n'est permis qu'aux cohanim de manger, et en donna même à ceux qui étaient avec lui ! Puis il leur dit : Le Shabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le Shabbat, de sorte que le Ben Adâm est Adôn même du Shabbat.

Loucas 6:1-5

 

Il arriva, un jour de Shabbat, que Yéshou'a traversait des champs de blé. Ses talmidîm arrachaient des épis et les mangeaient, après les avoir froissés dans leurs mains. Quelques p'roushim leur dirent: Pourquoi faites-vous ce qu'il n'est pas permis de faire pendant le Shabbat ? Yéshou'a leur répondit : N'avez-vous pas lu ce que fit David, lorsqu'il fut affamé, lui et ceux qui étaient avec lui ; comment il entra dans la Maison d'HaShem, prit les pains des faces, en mangea, et en donna à ceux qui étaient avec lui, bien qu'il ne soit permis qu'aux cohanim de les manger ? Et il leur dit : Le Ben Adâm est Adôn même du Shabbat.

 

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La première question qui se pose est : en quoi arracher un épi de blé est-il une transgression du Shabbat ? Pour comprendre cela, revenons au don de ce jour saint dans la Torah, où il y est écrit la chose suivante :

 

"Observe le jour du Shabbat pour le consacrer, comme HaShem ton E.lohim, te l'ordonne. Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton travail, mais le septième jour est le jour du repos d'HaShem ton E.lohim, tu ne feras aucun travail" (Dévarim/Deutéronome 5:12-14)

Le mot hébreu traduit par 'travail' est le mot 'mélakha'. Une mélakha est une action dans ce monde qui implique une transformation. Par exemple, allumer une ampoule est une mélakha car il y a transformation d'un état à un autre (le courant passe par le circuit électrique et fait briller la lumière). Il existe plusieurs mélakhot interdites le jour du Shabbat, et cette connaissance a été donnée à Moshé au mont Sinaï, de manière orale. En effet, il reçut la Torah écrite et orale, ainsi qu'il est rapporté :

 

« Ce sont les décrets, les lois et les Torot qu'HaShem a mis entre Lui et les enfants d'Israël sur le Mont Sinaï, par la main de Moshé » (Vayiqra/Lévitique 26:46)

 

Rachi nous précise, à partir du Sifra : « Les Torot [Torah au pluriel] : l'une par écrit et l'autre est orale »

Les Maîtres enseignent à partir de là que tous les travaux qui étaient effectués dans le mishkane, le Tabernacle, sont ceux interdits en ce jour kadosh, saint. La Mishna nous les énumère :

 

« Les travaux principaux sont au nombre de quarante moins un : semer, labourer, moissonner, rassembler, battre, vanner, trier, moudre, tamiser, pétrir, et cuire.

Tondre la laine, la blanchir, la démêler, la teindre, filer, préparer la chaîne, monter deux lisses, tisser deux fils, ôter deux fils, nouer, dénouer, coudre deux points, déchirer en vue de coudre deux points.

Capturer un cerf, l'abattre, le dépouiller, le saler, tanner sa peau, la lisser, la couper, écrire deux lettres, et effacer en vue d'écrire deux lettres.

Construire et démolir, éteindre et allumer, donner le dernier coup, et sortir un objet d'un domaine à un autre.

Ce sont les travaux principaux : quarante moins un » (Shabbat 73a)

Chacun de ces trente-neuf travaux possède plusieurs dérivés, qui sont inscrits dans les livres d'Israël. Ainsi, parmi ces mélakhot, nous trouvons l'interdit de qotser/moissonner, qui consiste à détacher toute plante du lieu où elle a poussé. Le fait de détacher un végétal du sol constitue une tolada (un dérivé) de "moissonner".

Si l'arrachage est interdit, en certaines circonstances, il peut néanmoins être autorisé de frotter les grains de blé entre ses mains (Tossefta, Shabbat 14:16).

Ainsi donc, en temps normal, les talmidîm du Rabbi transgresseraient effectivement le Shabbat.

Mais ici, ce n'est pas le cas. Pourquoi ? Car un "détail" change tout  Il est rapporté, dans plusieurs traductions, que les élèves du Messie "avaient faim". Or, il ne s'agissait pas d'une petite faim, ils étaient littéralement, selon le grec, affamés, au bord de l'épuisement, ils allaient défaillir. C'est donc une donnée de taille qui entre en jeu, puisqu'il s'agit alors de pikouah néfesh, c'est-à-dire de sauvegarder la vie. En effet, il non seulement permis, mais même obligatoire de transgresser le Shabbat pour sauver une vie, selon le principe suivant :

"Profane pour lui un Shabbat afin qu'il puisse observer de nombreux Shabbatot" (Yomah 85b)

Les talmîdim étaient dans l'obligation de manger ce qui se trouvait sous leur main, sous peine de défaillir. Et pour appuyer cela, le Rabbi cite l'histoire de David, qui mangea les pains des faces. Sur ce récit, Rachi commente : "même si sa sainteté [au pain] lui a été conférée aujourd'hui par sa disposition sur la table, tu dois l'en retirer pour me le donner à consommer, car celui qui est pris d'un accès de boulimie est en grave danger" (sur Aleph Shmouel/1 Samuel 21:6). Il y a donc obligation de nourrir un tel homme, jusqu'à ce qu'il retrouve ses esprits, quand bien même cela se passerait même un jour de Kippour !

La halakha, la loi, oblige donc, dans ce cas précis, à arracher des épis pour se nourrir, car la vie en dépend.

Nos Maîtres comparent l'être humain au Temple et de même que les cohanim profanent Shabbat pour "nourrir" le Temple par les qorbanôt pour maintenir son état de fonctionnement, de même l'être humain doit profaner Shabbat pour nourrir son être, son Temple, qui peut défaillir dans des cas où la vie est en jeu.

Concernant l'intervention des p'roushim, nous pouvons penser qu'il s'agissait d'individus extrémistes qui n'acceptaient même pas la transgression du Shabbat dans un cas pareil, comme la Guémara nous le prouve :

"Les rigueurs pharisiennes ruinent le monde" (Sotah 20b)

Enfin, pour ce qui est de la réplique du Rabbi, son explication est aisée. Citant le prophète Hoshé'a/Osée (6:6), il leur enseigne que si ils penchaient pour la miséricorde (comprendre que, dans cette situation, les talmidîm avaient besoin de manger, cela leur était vital) au lieu du sacrifice (car pour chaque transgression d'une mélakha interdite, il faut apporter un sacrifice hatat au Temple, ce qu'ils auraient dû faire si ils avaient suivi ces p'roushim), ils ne seraient alors pas coupables, aux yeux d'HaShem, de condamner des gens qui, en réalité, sont innocents.

Quant à la sentence suivante : "Le Shabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le Shabbat, de sorte que le Ben Adâm est Adôn même du Shabbat", cela signifie que l'homme ne doit pas sacrifier sa vie pour le Shabbat, puisque le Shabbat a été donné, justement pour son bien, et donc en cas de pikouah néfesh, la santé de l'homme a priorité sur l'observance du Shabbat, car le ben adâm (l'homme au sens général du terme) est maître du Shabbat (sa vie passe avant son observance, et non l'inverse).

Et cela est la véritable explication de cet enseignement, puisque le même se retrouve dans la Guémara :

"Shabbat a été livré entre vos mains, et non vous entre les mains du Shabbat" (Yomah 85b)