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La prière de la 'Amida, qui se dit pieds joints à voix basse, se nomme également la Shémonéh 'Essréh (signifiant « Dix-huit »), en rapport avec le nombre de bénédictions qui y sont incluses. Cependant, à une certaine époque, une dix-neuvième bénédiction a vu le jour, la « Birkat Haminim » (la « Bénédiction des hérétiques »). Se trouvant juste après celle concernant le rétablissement de la Justice, elle se compose ainsi :

 

לַמִּינִים וְלַמַּלְשִׁינִים (נ"א: לַמַּלְשִׁינִים וְלַמִּינִים, נ"א: לַמַּלְשִׁינִים) אַל תְּהִי תִקְוָה, (יש מוסיפים: וְכָל הַמִּינִים) וְכָל הַזֵּדִים כְּרֶגַע יֹאבֵדוּ, וְכָל אוֹיְבֶיךָ וְכָל שׂוֹנְאֶיךָ מְהֵרָה יִכַּרֵתוּ, וּמַלְכוּת הָרִשְׁעָה (נ"א: וְכָל עוֹשֵׂי רִשְׁעָה), מְהֵרָה תְעַקֵּר וּתְשַׁבֵּר, וּתְכַלֵּם וְתַכְנִיעֵם, בִּמְהֵרָה בְיָמֵינוּ. בָּרוּךְ אַתָּה ה', שׁוֹבֵר אוֹיְבִים וּמַכְנִיעַ זֵדִים.(נ"א: מִינִים)

 

« Pour les hérétiques et les délateurs, qu'il n'y ait pas d'espoir. Que tous les scélérats soient anéantis instantanément, que tous tes ennemis et ceux qui te haïssent disparaissent rapidement. Que le règne de la méchanceté soit rapidement déraciné, brisé. Achève-les, soumets-les, sans tarder, de nos jours. Tu es Source de Bénédictions, HaShem, qui brise les ennemis et soumet les hérétiques »

 

Il existe des versions qui portent « Mashoumadim » au début (« les détruits »), Notsrim (« nazaréens »), comme celle retrouvée au Caire. Cette brakha est donc orientée contre tous les hérétiques, quelque soit leur secte (y compris les Tsadouqim/Sadducéens, et tous les autres dissidents).

 

La Guémara rapporte l'origine de cette bénédiction :

 

« Rabbi Lévy a dit : 'la bénédiction relative aux hérétiques a été instituée à Yavnéh' […] Il est enseigné dans une B'raïta : Shi'môn le marchand de coton avait classé les Dix-Huit bénédictions dans l'ordre devant Rabban Gamliel à Yavnéh. Rabban Gamliel a dit aux Sages : 'Y'a-t-il quelqu'un qui sache arranger la bénédiction contre les hérétiques ? Sh'mouel HaQatân se leva et fit cela » (Bérakhot 28b-29a)

 

Certains avancent que cette brakha existait déjà avant mais avait été oubliée, avant d'être rétablie. D'autres qu'elle n'a jamais été oubliée mais réactualisée pour les besoins du moments (la multiplication des sectes à l'époque du second Temple). Il est cependant plus vraisemblable de penser que sa rédaction fut assez tardive, car il est rapporté :

 

« Cent-Vingt Anciens, parmi lesquels de nombreux Prophètes, formulèrent Dix-Huit bénédictions dans un certain ordre » (Méguilah 17b)

 

La Guémara parle ici bien de Dix-Huit brakhot écrites par les membres de la Grande Assemblée. Le Rambam pour sa part précise :

 

« À l’époque de Rabban Gamliel, les hérétiques se multiplièrent au sein du peuple d'Israël, et oppressèrent les Israélites, les incitant à se détourner d'HaShem. Voyant cela comme le problème majeur pour le peuple, il institua, avec son beit dîn, une bénédiction dans lequel il y aurait la requête devant HaShem de détruire les hérétiques, et l’établit dans la prière, afin qu’elle soit familière à tous. Les bénédictions de la prière sont donc au nombre de dix-neuf » (Mishné Torah, Hilkhot Tefilah 2:1)

* * *

 

La question qui peut être posée est celle-ci : est-il défendu à un nazaréen de dire cette brakha dans sa 'Amida chaque jour ? Ne se maudit-il pas lui-même en la prononçant ? Sachant que le mot « Notsrim » apparaît selon certaines versions dans le texte, et qu'il est connu qu'ils étaient les principales cibles conduisant à l'élaboration de celle-ci, l'interrogation soulevée pourrait sembler absurde. Mais, en vérité, les choses sont un peu plus complexes que cela.

 

La Birkat Haminim fut composée à Yavnéh, vers les années 90 de notre ère, soit environ vingt ans après la destruction du Temple. Dirigée contre les hérétiques, elle visait donc les Juifs qui remettaient en cause les dogmes fondamentaux de la Torah d'Israël : l'existence et l'origine Divine de la Tradition orale, la pratique des mitsvot, l'autorité des Rabbis, l'Unicité du Saint Béni Soit-Il, principalement. Le mouvement 'nazaréen' de cette époque, néanmoins, avait déjà dévié de la trajectoire donnée par les piliers de la communauté d'antan, qui étaient Rabbi Ya'aqov (le frère de Rabbi Yeshou'a), Shi'môn Kéfa et Yo'hanân. Si un certain nombre étaient encore restés de fidèles Juifs à la Torah authentique, le mouvement fut vite entaché par toutes sortes de dérives, à tel point que la communauté entière en pâtit. Cette déviance et ces divisions apparurent assez tôt dans l'histoire, comme nous le prouvent ces données historiques :

 

« « Vains également sont les Ebionites (synonyme de Nazaréens), eux qui n’accueillent pas en leur âme l’union de Dieu et de l’homme mais qui restent dans le levain de la naissance (naturelle), et qui ne veulent pas comprendre que le Saint Esprit vint en Marie, et que la puissance du Très-Haut la couvrit de son  ombre et que ce qui naquit est Saint et est le Fils du Très Haut, le Père de Tout, qui opéra son Incarnation » (Adversus hæreses V,1). Ailleurs, Irénée rapporte encore : « Voici la jeune femme deviendra enceinte, et enfantera un fils (Is 7 :14), comme Théodote l’Ephésien et Aquila Pontique, tous deux des prosélytes  juifs, l’ont traduit. Les Ebionites, suivant ceux-ci disent qu’il (Jésus)  a été engendré de Joseph »  ( Ibid. IV,33 ) » (Rapporté par Ménah'em).

 

L'auteur de ces lignes, Irénée, est un évêque du second siècle de notre ère. Ces paroles montrent ainsi que, déjà à cette époque, il existait de profondes divisions sur les vérités éternelles de la Torah et du Messie, et que la fracture entre les nazaréens authentiques et les autres était déjà bien entamée depuis un moment.

 

Citons également Hippolyte de Rome ( 170 - 235 de notre ère ), qui écrit : « Les Ebionites (Nazaréens) reconnaissent que le monde a été créé par le vrai Dieu, mais ils fabulent à propos du Christ comme Cérinthe et Carpocrates. Ils vivent selon les coutumes juives non écrites et prétendent qu’ils sont justifiés selon la Loi, et que c’est en pratiquant la Loi que Jésus a été justifié. C’est pour cela qu’il a mérité le nom de Christ de Dieu car personne n’a pu accomplir la Loi. Car si quelqu’un a accompli les commandements de la Loi, il aurait été le Christ. D’ailleurs, eux-mêmes, en faisant de même, peuvent devenir des christs, car ils disent qu’il est un homme comme les autres » (Elenchos VII,34) (Rapporté par Ména'hem).

 

(Note : Les ébionites sont assimilés aux nazaréens par plusieurs chercheurs. En effet, bien que les deux noms apparaissent dans les écrits historiques, ils désignent un groupe semblable en tout point, dans la pratique de la Torah, la circoncision, le suivit des Traditions orales, etc. Parfois néanmoins, nous trouvons que certains nazaréens croyaient en la naissance virginale, que des ébionites rejetaient Shaoul, ou encore d'autres sujets de discordes. Mais il faut cependant rappeler qu'à cette époque, le mouvement commençait à se fractionner sérieusement, et que d'une unique communauté commençait à sortir plusieurs mouvements. Plusieurs confusions ont donc dû avoir lieu entre 'nazaréens', 'ébionites', 'chrétiens', et même « hébreux », sachant que chacun de ces groupes se subdivisaient à nouveau. Origène par exemple mentionne l'existence de deux groupes d'ébionites, et à la toute origine, le mot 'chrétien' était synonyme de 'nazaréen', avant que le premier ne désigne plus spécifiquement les adeptes de la religion naissante, qui deviendra le christianisme, tandis que le second ne soit restreint qu'aux adeptes Juifs restés au sein du Judaïsme).

 

Selon les témoignages explicites des premiers chrétiens (le mot chrétien est ici utilisé pour désigner ici les « croyants » qui se sont détachés de la Torah et du véritable Tsadik Yeshou'a), les nazaréens croyaient :

 

1] Dans la conception naturelle de Rabbi Yeshou'a, par l'union charnelle de ses parents Yossef et Myriâm. Plusieurs versions du Mathieu Syriaque vont d'ailleurs dans ce sens.

 

2] Vivaient selon les « coutumes Juives non écrites », c'est-à-dire la Torah orale et les enseignements des Rabbis.

 

3] Pratiquaient la Torah écrite

 

4] Disaient que Rabbi Yeshou'a était un homme de la même nature que nous.

Ainsi donc, ces témoignages prouvent que les nazaréens authentiques ne pouvaient nullement être visés par la Birkat Haminim qui, rappelons-le, était écrite à l'encontre de ceux qui remettaient en cause l'existence et l'origine Divine de la Tradition orale, la pratique des mitsvot, l'autorité des Rabbis, l'Unicité du Saint Béni Soit-Il.

 

La Torah a toujours été au centre de la communauté nazaréenne, comme en témoignent ces passages :

 

« Ne pensez pas que je sois venu détruire la Torah ou les Néviim, je suis venu non pas détruire, mais accomplir. Amèn, oui, je vous dis : tant que les Cieux et la Terre ne seront pas passés, pas un yod, pas un signe de la Torah ne passera que tout n'advienne. Aussi, l'homme qui détruit une de ces mitsvot, la moindre, et l'enseigne aux hommes, "moindre" sera-t-il appelé au Royaume des Cieux. Mais qui la fait et l'enseigne, celui-là sera appelé "grand" au Royaume des Cieux » (Matityahou/Mathieu 5:17-19)

 

« Retirez-vous de moi, vous qui êtes sans Torah » (Ibid. 7:23)

 

« Si tu veux entrer dans la vie [éternelle], observe les mitsvot » (Ibid. 19:17)

 

« Alors Yéshou'a parla aux foules et à ses talmidîm, en disant : 'Sur le siège de Moshéh siègent les Sof'rîm et les P'roushîm. Donc, tout ce qu’ils vous disent, faites-le et gardez-le » (Ibid. 23:1-3)

« Oui, Moshéh, dans chaque ville, a des hérauts qui le crient, en le lisant dans les synagogues chaque Shabbat » (Histoire des Talmidim/Actes 15:21)

« Tu vois, frère, combien de myriades sont, parmi les Juifs, ceux qui adhèrent [au Tsadik Yeshou'a]. Tous sont pleins de zèle pour la Torah ! » (Ibid.21:20)

« En ceci nous connaissons que nous aimons les enfants d'HaShem, quand nous aimons HaShem, et que nous faisons Ses mitsvot. Oui, tel est l'amour d'HaShem : garder Ses mitsvot, et Ses mitsvot ne sont pas pesantes » (Yo'hanân/Jean 5:2-3)

 

* * *

 

On pourrait alors répliquer : oui mais comment expliquer que dès l'époque de Yeshou'a, ses talmidim pouvaient déjà se faire exclure de la synagogue, donc bien avant l'époque de Yavnéh ? Car il est rapporté :

 

« Ses parents dirent cela parce qu'ils craignaient les Juifs ; car les Juifs étaient déjà convenus que, si quelqu'un reconnaissait Yeshou'a pour le Messie, il serait exclu de la synagogue » (Yo'hanân/Jean 9:22)

 

« Cependant, même parmi les chefs, plusieurs crurent en lui ; mais, à cause des P'roushim, ils n'en faisaient pas l'aveu, dans la crainte d'être exclus de la synagogue » (Ibid. 12:42)

 

Il n'y a là aucune difficulté. De tout temps, les nouveaux mouvements au sein du monde de la Torah se sont heurtés assez violemment avec les groupes du Judaïsme. Citons par exemple la 'Hassidout 'Habad. Les talmidim de cette mouvance ont subi des excommunications à leur encontre (dans les années 1770), et même des interdictions de mariages avec les autres Juifs. Parfois cela allait même jusqu'à des dénonciations aux autorités non-Juives du pays.

 

Il est remarquable de voir les points de convergences entre l'histoire des nazaréens et celle de la 'Hassidout. Par exemple, Rabbi Zalman fut accusé de ne pas reconnaître l'autorité du Tsar, et de soulever des Juifs contre lui. De la même manière, Rabbi Yeshou'a fut accusé par les Tsadouqim de vouloir se soulever contre César, et fomenter une rébellion. Les opposants Mitnagdim étaient très portés sur le côté intellectuel, l'étude de la Torah, au contraire des 'Habad, qui, si ils reconnaissent l'immense importance de l'étude, insistaient sur la prière, la émounah, la joie et la danse pour HaShem. De plus, le Ba'al Shem Tov, fondateur de la 'Hassidout, prendra le pari de répandre la Torah parmi les masses ignorantes du peuple, reconnaissant la valeur et la puissance dans la simplicité d'un Juif lisant les Téhilim du Roi David. Pour sa part, Rabbi Yeshou'a se sentira également proche des amei haarets, les « gens de la terre », les ignorants, et les élèvera au travers de ses enseignements, usant fréquemment de paraboles, pour pouvoir au mieux les toucher. Il dira d'ailleurs n'être pas venu pour les Tsadikim, les Justes, mais pour les pécheurs.

Citons également les Breslevers (talmidim de Rabbi Na'hmân de Breslev) qui furent durement persécutés dès leur début. Persécutions telles que beaucoup des disciples ne purent tenir (Yemei HaTlaot). Beaucoup de fausses accusations furent lancées à leur encontre : "Les 'hassidim de Breslev ne mangent pas kasher, et par conséquent les habitants de la ville ne doivent pas se mêler à eux [...] habiter avec eux, leur louer des appartements, et chacun ayant louer un appartement à eux devra l'expulser dans les plus brefs délais" (Excommunication des Breslev, rapporté par Feingold), et : « Ne savez-vous pas qu’il existe une secte dénommée les hassidim de Bratslav, qui ne croit en aucun tsaddik d’aujourd’hui ni en leurs pouvoirs et qui ne respectent que Nahman de Bratslav. [...] Tous les tsaddikim et les hassidim leur vouent une haine profonde ; et moi-même, je les vois ici, et je sais qu’ils sont honnêtes et qu’ils ont de la valeur, mais ils ne reconnaissent pas les saints [rebbes] de notre génération [...] et les hassidim de Bratslav se querellent avec tous les autres groupes hassidiques,et même si ceux-ci sont très divisés entre eux [...], ils s’unissent lorsqu’il s’agit de persécuter les 'hassidim de Bratslav » (Spector, Mayn Lebn, 3, p. 1931 ; Mahler, DorotAhronim, 6, p. 29).

En comparaison : « si quelqu'un reconnaissait Yeshou'a pour le Messie, il serait exclu de la synagogue » (Yo'hanân/Jean 9:22)

"De nombreux faux témoins s'approchèrent" (Matityahou/Mathieu 26:60)

"Ils portent contre lui de graves accusations, et nombreuses, mais ils ne sont pas assez forts pour en donner des preuves" (Histoire des Talmidim/Actes 25:7)

"Nous trouvons que cet homme est une peste, un perturbateur de tous les Juifs du monde, il est le meneur de la secte des Nazaréniens" (Ibid.24:5)

"Nous l'avons entendu proférer des mots blasphématoires contre Moshéh et contre HaShem ! Et ils excitaient le peuple, les anciens et les sof'rim [...] ils suscitaient de faux témoins" (Histoire des Talmidim/Actes 6:11-13)

 

La seule différence, de taille certes, c'est qu'au final, les 'Hassidim ont pu garder leur place au sein du monde de la Torah, à l'inverse des nazaréens, le mouvement ayant été très vite récupéré par le monde Non-Juif, et dévié vers ce que nous connaissons. Il en va s'en dire, cependant, qu'un nazaréen authentique, selon la communauté du début, s'inscrit parfaitement dans le monde de la Torah.

Dans le fond, c'est toujours le même et unique problème qui perdure depuis plus de 2000 ans : la haine gratuite entre nous. Tant qu'elle ne sera pas réparée, la Délivrance Finale ne pourra survenir, et les souffrances continueront. La dernière étape pour l'annihiler sera obligatoirement le retour et l'acceptation du Tsadik et Rabbi Yeshou'a au sein de ses frères, tel Yossef revenant parmi sa famille.

 

Conclusion

 

Pour un nazaréen obéissant à Rabbi Yeshou'a et à ses enseignements, il est donc tout à fait possible de réciter la Birkat Haminim, puisqu'il ne se situe pas dans la catégorie des « hérétiques » ou des « notsrim » tels que ceux de l'époque de Yavnéh. Au contraire, il contribue également à prier pour la fin des fausses doctrines et des messages contraires à la Torah d'Israël, et à nos Maîtres, dont Rabbénou.